Je ne sais pas ce qui m'a pris aujourd'hui, j'ai l'impression d'avoir enchaîné connerie sur connerie. Comme si j'avais perdu le contrôle de la machine, mais qui a coupé le contact ?
Il y avait trop de vieux dans le tram, ce matin. Ils défilaient. Ils tremblotaient tous sur les baguettes roides qui leurs servent de jambes, présentant au monde leur tronche décomposée aux chairs rugueuses et jaunes, et rouges, et ils étaient toujours seuls, ils défilaient, c'est obligé. C'était le jour du défilé des humanoïdes rongés par le temps. Ils s'étaient donné rendez-vous pile aujourd'hui, et je n'ai cédé ma place à aucun d'entre eux. Je ne saurais absolument pas dire pourquoi. Mais plus ils défilaient, plus j'étais mal, je les regardais du coin de l'oeil avec une angoisse indescriptible et je ne bougeais pas mon cul du siège. Un partait, un autre arrivait, pour me voir transpirante et mal à l'aise sur mon putain de siège. Au bout du Xème, la fille à côté de moi a proposé sa place : la vieille dame toute frêle a refusé. Moi j'ai pas bougé, et ce non-acte était à l'extrême opposé de mes principes habituels, et en contradiction totale avec ce que je ressentais intérieurement. Et je ne sais pas pourquoi j'ai fait ça.
A midi, j'ai rejoins des amis que je n'avais pas vus depuis quelques semaines, et je n'avais rien à leur dire, visiblement eux non plus, ce qui n'a pas aidé à diminuer mon mal-être. Et puis j'ai pété un plomb en plein pendant mon cours de l'après-midi. Heureusement que le pétage de plomb est contagieux, sinon j'aurais ri toute seule pendant plus d'une heure. Puis je me suis acheté un kinder bueno et j'étais sûre qu'il y avait de vraies noisettes dedans, et ce n'est pourtant pas le cas, et je ne comprends pas comment c'est possible. Je l'ai mangé quand même.
J'ai fini par me retrouver seule au terminus du tram, et je n'avais pas envie de rentrer chez moi, alors je suis allée dans ce parc. Je n'avais jamais ressenti un truc pareil. Je crois que c'était du désespoir. J'ai pleuré en marchant au bord du lac, dans la boue, et tout était tellement beau autour de moi, la poésie brute de l'automne avec ses feuilles sèches, et mortes, qui tombent silencieusement du ciel en pluie d'or. Et ce vide, et l'impression d'être seule au monde...
A l'entrée du parc, sur un banc, il y avait un type qui lisait un bouquin. Pendant un instant j'avais eu envie d'aller m'asseoir à côté de lui pour fondre en larmes, puis ai renoncé. Il n'y avait personne d'autre, alors je marchais tranquille, continuant ma route entre les ruines mystérieuses qui ponctuent le chemin. Au bout d'un tapis rouge de cadavres de feuilles craquantes aux couleurs chaudes, au bout d'une haie d'honneur d'arbres immenses et maigres, je me suis assise sur un reste de mur effondré, et j'ai regardé au dessus de ma tête. Le désespoir était parti.
Et c'est en baissant la tête, que j'ai découvert parmis les nuances chaleureuses du tapis automnal, un carré bleu pétant, qui contrastait durement sur le fond orange. Un sachet de capote usagé. Le temps s'est arrêté quelques secondes. Forcément, il fallait que quelque chose casse la tranquillité du moment. Mais pourquoi la réalité se fait-elle toujours rappeler aussi crûment ? Comme s'il était interdit de s'égarer trop longtemps, comme si la poésie n'était pas compatible avec la condition de l'être humain. Comme si je n'avais rien à foutre ici et que j'étais en trop.
Je me suis barrée en zigzagant entre les ruines, repassant rapidement par le bord de l'eau, pour me diriger doucement vers la sortie du parc. Et là, rencontre nez à nez avec le type au bouquin en train de pisser dans un buisson.
Qu'on ne me parle plus de poésie.
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